La fascination de Nietzsche pour la décadence française


La fascination de Nietzsche pour la décadence française:

FIGAROVOX/TRIBUNE – L’association HyperNietzsche a entrepris une édition numérique inédite de la bibliothèque du philosophe, et souligne à cette occasion l’influence de la culture française de la décadence dans son œuvre.

Paolo d’Iorio est directeur de recherche au CNRS et directeur de l’Institut des textes et manuscrits modernes. Il organise avec Alexandre Avril, doctorant à l’ENS, un congrès consacré aux liens entre Nietzsche et la France.


«Il est grand temps que je revienne au monde en tant que Français». Ainsi écrivait Friedrich Nietzsche en décembre 1888, au moment où il envisageait de faire traduire ses œuvres en France en considérant que la posture moralisante adoptée par les
Allemands n’avait fait que nuire à la compréhension de sa pensée. S’il n’aimait pas le moralisme qui prétend savoir ce qui est bien et ce qui est mal pour tous, il appréciait beaucoup l’analyse des mœurs sèche et désenchantée qu’il trouvait
chez les penseurs français de l’époque classique: «À lire Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Fontenelle (surtout les Dialogues des morts), Vauvenargues, Chamfort, on est plus près de l’antiquité qu’avec n’importe quel groupe
de six auteurs pris dans d’autres peuples. […] Ils contiennent plus d’idées réelles que tous les livres des philosophes allemands ensemble.» (Le voyageur et son ombre)

D’ailleurs, son premier véritable livre philosophique, Choses humaines, bien trop humaines, qui est dédié à Voltaire à l’occasion du centenaire de sa naissance, en 1878, inaugure une écriture aphoristique et une analyse psychologique
qui doivent beaucoup à l’influence de ces penseurs français que Nietzsche avait lus notamment pendant la période de gestation de sa philosophie de l’esprit libre lors de son voyage à Sorrente.

À partir de 1883, quand il commence à séjourner régulièrement à Nice, le philosophe entre en contact avec la culture française qui lui est contemporaine, la grande culture française de la décadence. Dans ses carnets de l’époque et dans les livres
de sa bibliothèque personnelle, nous retrouvons les traces de la lecture intense et du dialogue constant que Nietzsche entretient non seulement avec des écrivains comme Baudelaire, Léon Cladel, de Custine, Daudet, les frères Goncourt ou des
critiques littéraires comme Paul Albert, Paul Bourget, Ferdinand Brunetière, Eugène Fromentin, Jules Lemaître, Edmond Scherer, mais aussi avec des historiens et des philosophes tels qu’Alfred Fouillée, Jean Marie Guyau, Ernest Renan, Eugène
de Roberty, Hyppolite Taine ou même avec des psychologues expérimentaux comme Charles Richet et Charles Féré, qui forment l’environnement intellectuel de ce «Paris capitale du XIXe siècle» dont parlera Walter Benjamin.

Le nietzschéanisme propose une voie de sortie du nihilisme provoqué par les contradictions inhérentes aux valeurs chrétiennes.

Le roman naturaliste de l’époque, «l’école du document humain», est utilisé par Nietzsche comme instrument d’analyse de la civilisation contemporaine, surtout dans ses excès et dans ses pathologies. Ce n’est pas un hasard si le premier ouvrage
de Nietzsche traduit en français en 1892 a été Le cas Wagner, dont Nietzsche écrivait qu’il est «tellement pensé en français, que l’on ne pourrait pas le traduire en allemand». En effet, en utilisant les méthodes d’analyse des psychologues
français, Nietzsche montrait d’un côté que le mythe germanique de Wagner était né sur les boulevards parisiens et que les héroïnes wagnériennes, une fois dépouillées de leurs héroïques atours, ressemblent à s’y méprendre à Madame Bovary. D’autre part, en traitant de Wagner, il parlait en réalité à la culture française et européenne de son temps, caractérisée par l’incapacité d’organiser les désirs, de coordonner les diverses impulsions individuelles et sociales sous une forme
unitaire.

L’assimilation par Nietzsche de la décadence française est la prémisse de la diffusion fulgurante du nietzschéanisme en France, puis en Europe entre 1890 et 1894. Le fait que cette diffusion n’ait fait qu’augmenter depuis montre que sa philosophie
ne se limitait pas à l’analyse de la décadence, mais tentait de proposer un contre-mouvement, une voie de sortie du nihilisme provoqué par les contradictions inhérentes aux valeurs chrétiennes.

Cette entreprise d’édition cette édition a permis aux chercheurs de travailler sur des textes fiables.

Les différents moments de la réception de Nietzsche en France, scandés tout d’abord par les noms de Gide et Valéry, puis de Bataille dans les années trente, de Deleuze, Foucault et Derrida lors de la «Nietzsche Renaissance» de l’après-guerre,
sont bien connus. Moins connu est le fait que la France a joué dans les années soixante un rôle déterminant également dans la publication de l’édition critique de l’œuvre de Nietzsche établie par Giorgio Colli et Mazzino Montinari. Cette
grande entreprise éditoriale, conçue par deux chercheurs italiens et initiée par Adelphi, qui à l’époque était une toute petite maison d’édition, a pu grandir grâce à l’appui déterminant de Gallimard, sous l’égide de Gilles Deleuze et
de Michel Foucault, alors que la recherche d’un éditeur allemand s’était révélée bien plus difficile. En évacuant les ouvrages factices comme Le livre du philosophe ou La volonté de puissance que Nietzsche n’a jamais
écrits , en publiant environ 1500 pages d’inédits, en donnant à lire les notes posthumes dans un ordre chronologique, cette édition a finalement permis aux chercheurs de travailler sur des textes fiables.

En 2009, dans le cadre de l’équipe Nietzsche de l’Institut des textes et manuscrits modernes, la version numérique de l’édition de référence a été publiée sur le site savant www.nietzschesource.org. Elle y est désormais régulièrement utilisée
et citée par les chercheurs du monde entier. L’utilisation du numérique a également permis de publier l’édition en fac-similé des archives de Nietzsche qui sont les sources primaires pour l’étude de son œuvre: carnets, cahiers, feuilles
volantes, premières éditions des œuvres, etc. dont plus de vingt-mille pages sont déjà consultables. Mercredi 6 novembre 2019, au cours de la première journée du congrès de l’association HyperNietzsche sera présentée une autre entreprise
éditoriale inédite: la publication de la bibliothèque personnelle de Nietzsche. Ce projet, porté par une équipe franco-allemande vise à publier une édition numérique complète de la bibliothèque personnelle du philosophe, avec reproduction
en fac-similé de toutes les pages parsemées de traces de lectures, et à rédiger un commentaire philosophique des livres les plus importants pour la genèse de sa pensée.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/32uepbS

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