Vladimir Poutine enrôle les cosaques dans sa «réserve patriotique»


Vladimir Poutine enrôle les cosaques dans sa «réserve patriotique»:

Le président russe nomme désormais lui-même le chef de ces troupes mises au service de sa politique.

De notre correspondant à Moscou

En août 2018, lorsque Vladimir Poutine se rend près de Graz au mariage de Karin Kneissl, la ministre autrichienne des Affaires étrangères,
ils sont là. Toque tcherkesse sur la tête, dague à la ceinture, cartouchières sur la poitrine, les cosaques de Kouban ont animé la noce, avec leurs chœurs et leurs danses, sous le regard réjoui du maître du Kremlin. Quelle belle affiche à
ses yeux que ces guerriers, pour incarner l’esprit patriotique russe!

Cela fait longtemps que le pouvoir compte sur ces groupes militarisés aux traditions hautes en couleur qui traversent à bride abattue l’histoire de la Russie depuis le XVe siècle. Des «hommes libres» – telle est l’étymologie du mot cosaque -,
issus à l’origine de populations slavisées fuyant le servage dans le sud de la Russie et de l’Ukraine. Épris d’indépendance, certes, mais ne dédaignant pas à l’occasion d’être à la solde du pouvoir impérial qui n’a eu de cesse de les contrôler
et de les utiliser.

Dénoncés comme « contre-révolutionnaires » par les bolcheviks après 1917 et persécutés, ils n’ont amorcé leur lente renaissance qu’à partir de l’effondrement de l’URSS, en 1991.

Tour à tour sentinelles des steppes face à l’ennemi tatar, gendarmes des marches de l’empire, corps d’élite de l’armée des tsars et gardiens des valeurs de l’orthodoxie, les cosaques ont toujours été prompts aux coups de main – et aux coups
de fouet. Jusqu’à se commettre dans les pires exactions, comme lors des pogroms de 1905 dans le sud du pays. Dénoncés comme «contre-révolutionnaires» par les bolcheviks après 1917 et persécutés, ils n’ont amorcé leur lente renaissance
qu’à partir de l’effondrement de l’URSS, en 1991.

Depuis l’annexion de la Crimée, où on les a vus se déployer en 2014, les cosaques sont de plus en plus
étroitement associés au projet de nation forte voulue par Vladimir Poutine. «Avant la crise en Ukraine, on ne les prenait pas vraiment au sérieux», relève Alexeï Makarkine, directeur adjoint d’un think-tank moscovite. «Mais ensuite, le regard officiel a changé. On a commencé à les voir comme une force de réserve dans la lutte contre un éventuel ennemi, intérieur ou extérieur»,
poursuit ce spécialiste. Il rappelle que certains d’entre eux ont été actifs, non seulement en Crimée, mais aussi dans le Donbass (jadis fief des cosaques du Don et des cosaques dits zaporogues).

Une nouvelle étape dans cette longue saga vient d’être franchie, le 4 novembre dernier. Par un décret présidentiel (oukase), le chef du Kremlin a créé une «Société cosaque de toute la Russie». Cette entité inédite vise officiellement à
coordonner l’activité des onze troupes cosaques (voïskos) historiques, réparties sur le territoire, et qui chacune veillent jalousement sur leurs particularités: cosaques du Don, de l’Oural, de Terek, de Kouban, d’Orenbourg, d’Astrakhan,
de Sibérie, de Transbaïkalie, de l’Amour, de Semiretchensk, et d’Oussouri.

L’oukase prévoit surtout la nomination, par le président lui-même, d’un ataman placé à la tête de cette «Société cosaque» pour un mandat de six ans. Une décision rompant avec l’usage voulant que les cosaques élisent eux-mêmes
leurs chefs. Il est vrai que, durant deux siècles, à partir de 1718, les cosaques ont été commandés par des atamans nommés à Saint-Pétersbourg, alors siège du pouvoir tsariste. En 1775, après les révoltes paysannes qui dévastent
le pays, Catherine II intègre les troupes cosaques dans les armées impériales. Les chevaliers des steppes s’y taillent une solide réputation, notamment grâce à leur fameuse «division sauvage», redoutée pour la violence de ses charges.

Le potentiel des cosaques n’est pas encore pleinement utilisé par l’État. Ils seront un bouclier robuste pour la Russie

Nicolaï Doluda

L’oukase du 4 novembre confirme la reconnaissance des cosaques par le pouvoir. Une onction officielle leur avait déjà été accordée, en novembre 2018, lors d’une grande conférence dans la basilique du Christ-Sauveur à Moscou,
en présence du patriarche orthodoxe Kirill. Le Kremlin resserre son contrôle sur la communauté cosaque (kosatchestvo) et s’assure de son renfort, en cas de besoin. «Le potentiel des cosaques n’est pas encore pleinement utilisé par l’État. Ils seront un bouclier robuste pour la Russie», a
promis l’ataman Nicolaï Doluda, 67 ans, choisi pour diriger la «Société des cosaques de Russie».

«Avec la coordination des troupes cosaques, nos principales tâches seront l’éducation patriotique des jeunes et la préservation de la mémoire et des traditions cosaques», a encore expliqué Nicolaï Doluda, jusqu’alors
le chef militaire des cosaques de Kouban. Devant la presse, le 6 novembre, l’ataman, en grand uniforme, a indiqué qu’il veillera aussi à resserrer les liens avec les cosaques dits «non enregistrés», c’est-à-dire
hors des structures officielles mais regroupés dans une nébuleuse de quelque 300 associations.

Car la galaxie cosaque recouvre déjà une multitude d’institutions: sociétés d’entraide, jardins d’enfants, écoles de cadets (plus de 1000 classes où étudient quelque 40.000 élèves), et une université à Moscou. En 2016, celle-ci
a mis en place une chaire de cyberdéfense dont le but explicite est de lutter contre «la propagande extrémiste et les valeurs non traditionnelles»….

Le flou prévaut sur les effectifs. Les cosaques étaient, semble-t-il, plus de 4 millions à la veille de la révolution de 1917. Le «général» Nicolaï Doluda a cité pour sa part le chiffre de 1,5 million, début novembre. Les troupes
militarisées regrouperaient 700.000 personnes. Certains experts affirment qu’environ 7 millions de personnes en Russie se considèrent comme cosaques… De fait, tout Russe de croyance orthodoxe, quelles que soient ses origines
ethniques, peut adhérer à cette communauté qui compte des représentants dans les pays de l’ex-URSS mais aussi en Europe occidentale et notamment en France.

La participation des cosaques à des missions «sécuritaires» n’est pas nouvelle. Dans les années 1990, des «volontaires cosaques» s’étaient battus aux côtés des séparatistes prorusses en Transnistrie, en Abkhazie, en Ossétie
du Sud et contre les rebelles en Tchétchénie.

Trois contrats à Moscou

Depuis 2005, une loi fédérale offre une base légale à leur service au sein de l’armée et de la police. Ils participent officiellement à la protection de l’ordre public et des frontières, mais aussi à celle de l’environnement
(notamment contre les incendies) et à la lutte antiterroriste. Dans la région du Don, les cosaques assurent le maintien de l’ordre. En 2014, à Sotchi, pendant les Jeux olympiques, on les a vus intervenir, leur fameux fouet
à la main (et des gaz lacrymogènes), contre une manifestation du groupe punk féminin Pussy Riot.

Début mai 2018, ils étaient présents lors du rassemblement organisé place Pouchkine, à Moscou par l’opposant Alexeï Navalny, le jour de l’investiture de Vladimir Poutine pour son quatrième mandat. Mais ils ont ensuite démenti
avoir exercé la moindre violence… En revanche, la mairie de Moscou a confirmé avoir formé, cette même année, une centaine de cosaques aux techniques du maintien de l’ordre et de la sécurisation d’événements publics. Selon
des médias russes, les cosaques auraient bénéficié entre 2016 et 2018 de trois contrats pour assurer l’ordre à Moscou, ainsi que des financements pour divers «projets culturels». Leur savoir-faire n’aurait pourtant
pas été jugé pleinement satisfaisant, selon l’expert Alexeï Makarkine: «Dans la capitale, les gens n’ont pas vraiment peur d’eux. Ils les voient comme des personnages en costume participant à une reconstitution historique…»

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/2NXN5iv

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