Harcèlement: quand les enseignants ferment les yeux


Harcèlement: quand les enseignants ferment les yeux:

Les témoignages déplorant l’absence de réponse de l’institution scolaire sont nombreux. Certains professeurs sont même acteurs de ces agressions.

Ce soir-là, Sophie a un énième rendez-vous avec le préfet des études des cinquièmes, chargé de l’accompagnement des élèves. Son fils, jeune garçon sensible et excellent élève, se fait harceler depuis plusieurs mois. Insultes, coups, affaires jetées
dans les escaliers… Malgré un blâme à l’encontre d’un élève, le harcèlement, qui a commencé en sixième, se poursuit, au-delà même des élèves de sa classe. «Le préfet m’a lancé d’un air las: “Vous connaissez le chemin”…», raconte Sophie.
L’objet du rendez-vous? Un pantalon baissé dans les vestiaires. «Des histoires d’enfants», commence le préfet de cet établissement privé réputé de l’Ouest parisien. Rapidement, l’entretien tourne court. Le responsable pédagogique
explique que l’agresseur voulait lui-même répliquer à l’agression d’un autre enfant. «Toute la discussion a consisté à chercher l’agresseur de l’agresseur de mon fils!» s’emballe Sophie. La famille ne se sent pas soutenue par la direction,
les responsables pédagogiques, les professeurs. Le jeune homme quitte le collège en fin de cinquième. Aujourd’hui en terminale L, il excelle en philosophie. Et veut devenir avocat.

Ils sont nombreux, ces témoignages de familles déplorant l’absence de soutien et de réponse de l’institution scolaire. Il y a quelques années, quand Oriane, 24 ans, a recroisé, dans les rues de Thonon-les-Bains, l’une des filles qui la harcelait
à l’école, elle a été étonnée de voir celle-ci lui parler comme à une vieille amie. «Comme si elle ne s’était pas rendu compte… Elle n’était pas la seule à me harceler. Pour moi, c’était continuel», explique la jeune fille, qui avoue
avoir pensé au suicide entre 8 et 12 ans. L’inertie du monde adulte l’enfonce. En CM2, à bout, elle réplique par les coups et se fait durement réprimander. «J’ai alors fait une crise dans la classe. La professeur m’a dit d’arrêter ma comédie. Elle rigolait en disant cela.» Les coups, les insultes et la mise à l’écart se poursuivent jusqu’en terminale. «Les profs ne voyaient jamais rien, ou ne voulaient pas voir. Après cela, on ne fait plus confiance au monde adulte et à l’autorité.» Les choses cessent
quand elle part à Annecy faire un BTS. «Il a suffi de 70 km», raconte Oriane, qui, depuis, a la bougeotte. Elle vit en Guadeloupe, où elle est soigneuse et plongeuse en aquarium, spécialisée dans les requins. Cette passion qui lui
a valu tant de moqueries à l’école.

Proie facile

Évelyne, 25 ans, voulait faire un bac S, puis une licence de maths. Jeune fille angoissée, elle fait figure d’ovni dans son lycée du 93, à Pierrefitte. Proie facile, elle est harcelée parce qu’elle est bonne élève, parce qu’elle ne porte pas le
voile, alors qu’elle est turque et musulmane, parce qu’elle vient en cours le jour de l’Aïd. C’est en classe, sous le regard de professeurs dépassés par le chahut, qu’elle se fait frapper, insulter, écraser des œufs sur la tête. À sa mère,
de milieu modeste, le proviseur explique qu’Évelyne n’est pas faite pour l’école. «Les profs n’arrêtaient pas de me dire que je n’aurais pas mon bac. Quelques jours après mes 18 ans, le conseiller d’éducation m’a convoquée pour me faire signer une lettre de démission.» Elle finit l’année par correspondance et rate son bac S à deux reprises. Aujourd’hui, elle est en troisième année de licence à Bobigny, où elle se forme à l’animation socio-éducative, pour travailler avec des enfants et des adolescents. «Mais je rêvais de faire des maths à Jussieu», glisse-t-elle.

C’était une institutrice de CE2. Chaque année, elle prenait en grippe trois ou quatre enfants. Malgré les plaintes répétées des parents, rien ne changeait

Juliette, parent d’élèves dans une école privée

Au-delà de cette forme de «complicité», certains dénoncent des professeurs harceleurs. En 2019, malgré le discours ambiant autour de la «bienveillance», vexations et humiliations ont toujours cours. Il y a des enseignants connus pour cela. «C’était une institutrice de CE2. Chaque année, elle prenait en grippe trois ou quatre enfants, raconte
Juliette, dont les enfants étaient scolarisés dans cette école privée. Malgré les plaintes répétées des parents, rien ne changeait.» Jusqu’à ce qu’une famille monte au créneau. «L’institutrice avait inventé un refrain se moquant du petit garçon, qu’elle faisait régulièrement chanter à la classe», poursuit
Juliette. L’enseignante est alors «déplacée».

«Quand un professeur dysfonctionne, il est simplement changé d’établissement», regrette Me Valérie Piau. Avocate spécialisée en droit de l’éducation, elle voit régulièrement passer dans son cabinet des enfants se plaignant de «comportements humiliants et harcelants d’un enseignant». «À partir du moment où il y a une autorité, il y a toujours des personnes pour en abuser,
résume-t-elle. Mais ce sujet reste tabou. Il est généralement nié par la hiérarchie.»

«C’est très compliqué», répète de son côté Philippe Vincent, «patron» du syndicat des personnels de direction (SNPDEN). Compliqué d’établir des «preuves matérielles». «Les cas de professeurs harceleurs sont relativement rares», estime-t-il. En vingt-sept ans de carrière, le chef d’établissement en a signalé trois à sa hiérarchie. De son point de vue, les choses ont considérablement évolué. «Les rapports avec les élèves sont moins “autoritaristes”. Je ne vois plus passer, sur les bulletins, d’appréciations abominables», observe-t-il. Il ajoute, enfin, que «certains enseignants peuvent se montrer stricts tout en étant bienveillants». Difficile de gérer ces situations où s’affrontent les «perceptions» des uns et des autres.


Les parents de la petite Evaëlle veulent attaquer l’État

Les parents de la petite Evaëlle, qui s’est suicidée à 11 ans, le 25 juin dernier,
seront reçus le lundi 25 novembre par la direction académique du Val-d’Oise. «Nous voulons échanger au sujet de l’action que nous attendons de la part de l’Éducation nationale», ont-ils écrit le 6 novembre. «Nous leur avons répondu
dans la foulée», explique-t-on à la direction académique.

À la mi-novembre, une enquête pour homicide involontaire et harcèlement a été ouverte, visant des collégiens, mais également une enseignante, qui a été placée en garde à vue. «Un fait rarissime, précise Delphine Meillet, l’avocate des
parents. Ils veulent que la faute de l’institution soit reconnue. Nous allons porter plainte contre l’État.»

L’enquête devra dire si l’enseignante a joué un rôle passif ou actif dans ce suicide et décider d’une éventuelle mise en examen

En février, après plusieurs agressions physiques, les parents d’Evaëlle avaient porté plainte contre des élèves du collège d’Herblay (Val-d’Oise), où elle était scolarisée. La plainte n’avait pas abouti. Evaëlle change d’établissement,
mais elle va mal. En juin, après son décès, une enquête préliminaire est ouverte par le parquet de Pontoise. Le lien est fait avec la première plainte. L’enquête devra dire si l’enseignante a joué un rôle passif ou actif dans ce suicide
et décider d’une éventuelle mise en examen.

La professeure de français, aujourd’hui en arrêt maladie, a demandé la protection juridique à laquelle elle a droit dans son académie. «Elle conteste les faits. Elle souhaite reprendre son travail», explique-t-on au Snes, qui est en
lien avec elle. «Il faut respecter la présomption d’innocence», martèle le syndicat enseignant.

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