Hongkong, le nouveau laboratoire planétaire de la révolution 4.0


Hongkong, le nouveau laboratoire planétaire de la révolution 4.0:

Depuis six mois, les manifestants anti-Pékin usent des principes de la guérilla politique appliquée au XXIe siècle, à l’ère d’Internet haut débit.

Dans la nuit de Santiago, les rayons laser verts pointés par des manifestants provoquent la chute d’un drone de la police, sous les hourras de la foule. Ce coup d’éclat des révoltés chiliens, le 12 novembre, trouve racine à l’autre bout de la planète, à Hongkong,
où les manifestants anti-Pékin utilisent ce stratagème pour aveugler les forces de l’ordre et leurs caméras de reconnaissance faciale. L’ancienne colonie britannique est devenue le nouveau laboratoire planétaire de la révolte 4.0, et sa résistance
acharnée à la deuxième puissance mondiale et à ses représentants inspire partout les mouvements de contestation. «Ils sont impressionnants de détermination et d’inventivité. Ce mouvement fera date et fait déjà école, du Chili à la Catalogne», juge Laurent Gayer, spécialiste des insurrections urbaines à Sciences Po, venu sur place observer le nouvel animal politique.

«Be water.» «Soyez comme l’eau.» Depuis six mois, ces milliers de jeunes manifestants, souvent adolescents, tiennent tête au pouvoir en suivant cet adage de Bruce Lee, le maître hongkongais du kung-fu. Être partout et insaisissable à
la fois, en multipliant les actions surprises tous azimuts sur le territoire semi-autonome, avant de se replier, sans leader apparent. Les principes de la guérilla politique appliquée au XXIe siècle, à l’ère d’Internet haut débit.

Les plus aguerris, qui mènent les opérations les plus violentes en première ligne face aux policiers anti­émeutes, sont soutenus à l’arrière par des escouades de logisticiens, de sentinelles de geek bricoleurs

Un prodige rendu possible par l’immédiateté des réseaux sociaux, parfaitement maîtrisés par cette nouvelle génération ultraconnectée. La messagerie cryptée Telegram est la courroie de transmission instantanée de ce mouvement horizontal. L’application, qui échappe aux censeurs de Pékin et fut la cible des «hackers» chinois en juin, est un lieu d’échange d’informations
et de débats en temps réel, diffusant les mots d’ordre. Les discussions y révèlent les querelles internes, les hésitations et souvent l’absence de stratégie d’un mouvement mû par l’énergie du désespoir.

Cinq ans après l’échec du «mouvement des parapluies», les jeunes semblent avoir tiré les leçons
des peines de prison infligées aux leaders d’alors, Joshua Wong ou le vétéran Benny
Tai: un dirigeant devient une cible à abattre pour le pouvoir et donc une faiblesse. Mais derrière cette façade anonyme et ultradémocratique, l’efficacité des opérations dans la rue révèle une organisation bien huilée, et plus hiérarchique
qu’elle n’y paraît. «En réalité, il y a une division du travail entre de multiples cellules, dont les chefs se coordonnent», explique Gayer. Flexibilité et discipline vont de pair sur le pavé hongkongais. Les plus aguerris, qui
mènent les opérations les plus violentes en première ligne face aux policiers antiémeutes, sont soutenus à l’arrière par des escouades de logisticiens, de sentinelles et également de geek bricoleurs, toujours en quête d’innovation pour
surprendre l’ennemi. Ainsi, ces briquettes empilées à perte de vue sur les chaussées pour ralentir les véhicules de police. «Moi, mon rôle est d’observer les déplacements des policiers, pour informer mes copains qui se battent», explique Arthur, 16 ans.

Ce collégien en uniforme transporte dans son cartable des fripes noires pour se camoufler lors des opérations. D’autres confectionnent à la chaîne des cocktails Molotov, qui sont ensuite remontés vers les barricades par des chaînes humaines,
souvent constituées d’employés tout juste sortis des bureaux. Derrière l’avant-garde combattante, une foule imposante les appuie dans l’ombre, à l’image des dizaines de milliers de personnes venues à la rescousse des étudiants cernés par
la police dans l’Université polytechnique de Hongkong (PolyU), lundi, à la pointe de Kowloon. «La grande différence avec les “gilets jaunes” est qu’ils bénéficient d’un soutien populaire actif», résume Gayer.

C’était une erreur d’aller à PolyU les soutenir. Mais lorsque j’ai posté cela, je me suis fait incendier par mes amis

Karen, manifestante

Le siège de PolyU est un revers marquant pour le mouvement, après six mois d’escalade. Plus
de 1100 personnes ont été arrêtées aux alentours du campus dévasté, devenu souricière fatale pour les jeunes qui en avaient pris le contrôle la semaine dernière, bloquant un tunnel autoroutier stratégique vers l’île, avant d’y être
cernés. Malgré l’évasion spectaculaire de certains à moto,
de nombreux combattants aguerris sont tombés dans les mailles du filet. Dans le réfectoire dévasté du campus, les derniers prisonniers sanglotent, révélant un moral en berne. Cet épisode permet de tester les limites de ce mouvement
spontané 4.0, capable de mobiliser à la vitesse de l’éclair, mais qui peine à transformer l’essai sur le plan politique, face à un pouvoir intransigeant. Il révèle au grand jour les dissensions entre militants, partagés sur la tactique
ainsi que sur l’escalade de la violence. «C’était une erreur d’aller à PolyU les soutenir. Mais lorsque j’ai posté cela, je me suis fait incendier par mes amis», raconte Karen, une manifestante.

Le spectre du printemps arabe, porté par Facebook et Twitter, mais sans lendemain, plane sur la baie de Hongkong. Et certains pointent les limites du modèle. «Ils sont dans l’émotionnel. Sans chef, sans stratégie, cela ne peut pas marcher», affirme le cardinal Joseph Zen, vétéran du combat pour la démocratie dans l’île, qui affirme néanmoins son «admiration et (son) soutien» aux jeunes. L’absence de leadership rend également difficile la négociation d’un éventuel
compromis politique. Le mouvement s’accroche à ses «cinq demandes», dont l’établissement d’une commission indépendante sur les violences policières, et surtout l’élection au suffrage universel du chef de l’exécutif, un chiffon rouge
pour la Chine communiste. Mais l’intransigeance du pouvoir ne fait que nourrir encore la colère populaire. «Il n’y a pas de recette miracle pour réussir. Mais les manifestants sont impressionnants. Et l’expérience montre que négocier avec Pékin ne mène à rien», juge Brad Adams, de Human Rights Watch.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/35vEKbz

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