Élisabeth Badinter-Zineb El Rhazoui: les insoumises


Élisabeth Badinter-Zineb El Rhazoui: les insoumises:

EXCLUSIF – Féministes et combattantes de la laïcité, issues de générations différentes, Zineb El Rhazoui et Élisabeth Badinter ne s’étaient jamais rencontrées. Pour Le Figaro, elles croisent pour la première fois leurs regards sur la France et alertent quant à la montée en puissance d’un différentialisme qu’elles jugent mortifère.

Zineb El Rhazoui était-elle trop pressée de faire la connaissance d’Élisabeth Badinter? Son garde du corps dans son ombre, un bouquet de fleurs à la main, la journaliste et essayiste est arrivée au Figaro avec une heure et demie d’avance. C’est qu’elle n’aurait raté
pour rien au monde cette rencontre avec celle qu’elle considère comme «une source d’inspiration», «son aînée». La philosophe n’était pas moins impatiente et admirative. Femme de gauche, avare de sa parole, Badinter avait
jusqu’ici refusé nos demandes d’entretien. Mais lorsque nous lui avons proposé cette rencontre, elle a accepté. Alors que la question du voile et de l’islamisme déchire plus que jamais la société française, qu’un certain féminisme différentialiste
gagne du terrain, et que les pensées dissidentes sont bannies de l’université, le moment semblait idéal pour réunir ces deux icônes de la liberté. Et pour confronter leurs regards sur un pays dont la réalité ressemble de plus en plus aux romans
de Houellebecq.

Viscéralement attachées à la laïcité, ces Marianne des temps modernes incarnent chacune à leur façon une France réellement insoumise. Zineb est cependant aussi flamboyante et impétueuse que Badinter est mesurée et stoïque. L’opposition de style
entre les deux femmes est totale, jusque dans leur tenue vestimentaire. La première, robe courte pourpre, talon aiguille, longs cheveux bouclés et mèches blondes, a des allures de star hollywoodienne à la soirée de gala des Oscars. Ceux qui
l’ont connu avant l’attentat de Charlie Hebdo se souviennent d’une Zineb plus bohème, moins apprêtée. Il faut sans doute voir dans l’affirmation de sa féminité une manière de défier les obscurantistes qui la traitent de «chienne de harkis» ou de «bougnoule de service», de ne pas plier l’échine devant ceux qui l’ont condamnée à mort. La seconde, cheveux soigneusement attachés, pantalon et veste noire, pèse chacune de ses phrases sans rien céder sur le fond. Son visage
serait indéchiffrable si ce n’était l’intensité et l’intelligence de son regard azur. Élisabeth Badinter et Zineb El Rhazoui se distinguent également par leur parcours et leur génération. Jeune femme dans les années 1960 et 1970, Badinter
a assisté de près aux luttes pour le droit à la contraception et à l’avortement puis à l’émergence du MLF (Mouvement de libération des femmes). Cependant, c’est avant tout dans les textes du XVIIIe siècle, pour lesquels elle nourrit une véritable
passion, que cette agrégée de philosophie a puisé ses convictions laïque et féministe. «C’est la philosophie des Lumières qui a fait de moi ce que je suis», affirme-t-elle. Dès 1989 et la première affaire du foulard islamique du collège
de Creil, c’est au nom de ces valeurs émancipatrices qu’elle s’oppose au voile.

La fin du concept d’humanité?

Les combats de Zineb, née en 1982 à Casablanca d’un père marocain et d’une mère Française, se nourrissent davantage de son expérience intime. Très jeune, elle se questionne sur le destin qui l’attend en tant que femme musulmane. «Comme toutes les Marocaines, j’ai grandi dans une société où j’étais entourée de femmes qui souffraient,
se souvient-elle. C’était une société où les femmes recevaient leurs lettres de répudiation par la poste, étaient spoliées de leurs biens. Mon grand-père était polygame et pendant des années, j’ai vu ma grand-mère somatiser» À l’âge de 8 ans, lorsqu’elle vient en vacances en France, elle découvre que les femmes y sont plus libres. «Je voyais bien, même à cet âge-là, que ceux qui n’étaient pas musulmans vivaient bien mieux, vivaient plus heureux.» Mais
Zineb idéalisait peut-être trop le pays des droits de l’homme. Jamais elle n’aurait pu imaginer y être rattrapée par l’islamisme meurtrier. Lorsque, étudiante, Élisabeth Badinter dévorait les textes de Voltaire, elle non plus, ne pouvait anticiper
que quelques décennies plus tard, elle devrait se battre pour la laïcité. Malgré leur différence d’âge et de tempérament, c’est ici que leurs trajectoires se rejoignent: dans un même universalisme blessé, dans un même refus de voir la civilisation
des Lumières, dont elles considèrent la France comme le cœur battant, s’éteindre.

Le communautarisme mène fatalement à la guerre.

Zineb El Rhazoui

Le voile? Élisabeth Badinter s’interroge: «Dans certains quartiers c’est difficile de ne pas le mettre, parce que l’on ne veut pas d’histoires, avec l’entourage la famille, etc. Mais pour certaines de ces femmes, c’est devenu une revendication politique, c’est presque une façon de dire: “Je suis différente de vous et fière de l’être”.
Est-ce aussi comme ça que vous le ressentez Zineb?». La jeune femme se souvient d’un Maroc où le voile était encore anecdotique, puis du moment de basculement où elle a vu la société se voiler, comme cela est arrivé aussi en Algérie.
«Le voilement des femmes est l’indice premier qui nous renseigne sur le taux de pénétration de l’idéologie islamiste dans une société. C’est le marqueur visuel d’une adhésion ou pas à cette idéologie. C’est à ça qu’il sert dans les pays où l’islamisme progresse,
constate-t-elle. Quel choc pour moi de voir que ce débat se pose aujourd’hui en France et qu’il est accueilli avec beaucoup d’inculture, de mauvaise foi…» Les deux femmes voient dans la montée en puissance du voile un symptôme de
l’archipélisation de la France et de son glissement vers le communautarisme.

La marche contre l’islamophobie du 10 novembre, aux cris d’«Allahou akbar»,
en a été un autre. «Quand une mosquée, une synagogue, une église ou un journal est touché, c’est la nation française qui est touchée. Et le fait de sortir les musulmans de la nation française, pour en faire une communauté à part, une espèce protégée en quelque sorte, n’est pas bénéfique,
analyse Zineb. Or aujourd’hui les islamistes et leur complice de la gauche identitaire sont en train de fabriquer une nation dans la nation.» «Les Français musulmans ont commis une erreur politique quasiment irrattrapable: c’était de dire après Charlie: “Ce n’est pas notre affaire, ce n’est pas nous”,
ajoute Badinter. Le fait qu’ils ne soient pas là massivement à ce moment-là a donné l’impression d’indifférence voire d’hostilité. C’est une faute politique et morale stupéfiante.» De l’archipélisation à l’affrontement, il n’y a qu’un
pas. «Le différentialisme n’engendre au mieux qu’une sorte d’indifférence entre les communautés, chacun vit dans son coin. Au pire cela peut devenir une source de violences», redoute la philosophe. Le diagnostic de Zineb est encore
plus sombre. «Le communautarisme mène fatalement à la guerre, assène-t-elle. Je ne peux pas m’empêcher de comparer ce qui se passe ici sur notre sol à ce qui s’est passé au Liban, pays qui est allé jusqu’au bout du cauchemar communautariste.» Et Badinter de conclure: «C’est comme si on faisait éclater le concept d’humanité. Je le ressens comme un déni et une blessure formidable».

Élisabeth Badinter ne se reconnaît pas dans le néoféminisme contemporain.

Au-delà de la question spécifique de l’islamisme, les deux essayistes observent le retour en force d’une vision essentialiste de l’être humain qui va de pair avec un recul de la liberté de s’exprimer et même de penser. L’idée que de son expérience
et sa spécificité personnelle on peut arriver à l’universel et le défendre cède la place à la tyrannie des minorités. «Les musulmans», mais aussi «les noirs», «les gays» ou même «les femmes» sont désormais assignés à résidence identitaire
et au nom du respect pour leur appartenance supposée, le débat public est encadré par un politiquement correct de plus en plus sévère. Féministe de toujours, Élisabeth Badinter ne se reconnaît pas dans le néoféminisme contemporain. Dans son
essai Fausse route, publié en 2003, elle déplorait déjà qu’«à vouloir ignorer systématiquement la violence et le pouvoir des femmes, à les proclamer constamment opprimées, donc innocentes, on trace en creux le portrait d’une humanité coupée en deux peu conforme à la vérité. D’un côté, les victimes de l’oppression masculine, de l’autre, les bourreaux tout-puissants.» Aujourd’hui, après le mouvement #MeToo, elle constate que de multiples féministes historiques, dont certaines fondatrices du MLF, sont horrifiées par cette dérive mais n’osent pas parler. «Parce que sinon c’est l’exécution publique. Quand vous n’êtes pas une féministe de l’orthodoxie actuelle, une néoféministe, vous êtes à jeter, votre parole ne vaut rien»,
déplore-t-elle. Élisabeth Badinter est également choquée par la censure qui sévit actuellement à l’université. À la Sorbonne, l’annulation de la pièce Les Suppliantes d’Eschyle après l’appel au boycott d’associations «antiracistes»
voyant dans l’usage des masques noirs par des acteurs blancs une forme de «propagande coloniale». Ou plus récemment à l’université de Bordeaux Montaigne, le renoncement à la tenue de la conférence de la philosophe Sylviane Agacinski,
opposée à la PMA pour toutes et à la GPA, sous la pression de plusieurs associations «féministes et LGBT». «C’est inouï de se dire que dans une université on empêche quelqu’un de parler! Et qu’il y a une idéologie obligatoire sinon vous êtes bannis,
s’indigne la philosophe. Les autorités universitaires auraient dû dire à quel point c’est inadmissible. Or j’ai entendu la trouille, voilà ce que j’ai entendu.»

Terreur décolonialiste et néoféministe

«La pensée décoloniale, le néoféminisme, toute cette camelote idéologique nous vient plus ou moins des États-Unis et a été embrassée comme parole d’évangile par une gauche qui d’habitude s’oppose au libéralisme américain»,
analyse Zineb. Pour celle qui a échappé à la tuerie de Charlie Hebdo et est sous protection policière depuis cinq ans, la chape de plomb est ressentie encore plus douloureusement. «J’ai la sensation quasi physique d’étouffer.
Quelle régression. Quelle tristesse de se dire que le sang qui a coulé… Je ne veux pas le dire, je ne veux pas dire qu’il a coulé pour rien. Car je pense que l’on est beaucoup qui ne laisseront pas faire ça.» Elle, la première.
«C’est le contribuable français qui paye ma protection alors je lui dois bien de continuer à tenir ce bastion de la liberté d’expression. C’est comme ça que j’essaye de restituer au peuple français la protection qu’il m’accorde et qui ne m’aurait pas été accordée dans un autre pays»,
lance-t-elle bravache. Élisabeth Badinter ne peut que l’encourager. Elle voit en Zineb, mais aussi dans toutes les jeunes femmes d’origine musulmane qui se lèvent pour défendre la liberté, une source d’espoir et un modèle pour les générations
futures: «Ce sont elles les vrais soldats de la République en ce moment. Elles prennent des risques considérables, elles sont jetées au pilori par les réseaux sociaux, accusés d’être des traîtres, mais il y a beaucoup d’autres jeunes femmes qui les écoutent en silence. Elles mettent le bon grain dans les cerveaux».

Les générations futures? Après l’attentat de Charlie Hebdo, il y a eu un baby-boom parmi les survivants. «Après le massacre on dirait qu’il y a eu une pulsion de vie, on a été nombreux à faire des enfants, raconte Zineb.
Moi j’aurai pu mourir, si le hasard avait voulu que je sois là, et bien non je ne suis pas morte et j’ai même arraché cet enfant à la vie.» Quand elle a su que c’était une petite fille, elle a vu sa propre éducation défiler.
Elle s’est interrogée sur ce qu’elle voulait transmettre, mais aussi ce qu’elle ne voulait pas transmettre. «Je suis très heureuse d’avoir donné naissance à une fille qui est française, qui n’aura pas d’injonction à se voiler ou à faire le ramadan, qui ne sera pas musulmane ou qui le sera si elle le choisit un jour – moi je ne l’espère pas -, mais qui sera libre,
conclut Zineb. C’est pour ça que je me bats, pour que ma fille qui a aujourd’hui trois ans et demi soit libre.»

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/34xiTQR

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