Jérusalem: les prophètes du nouveau temple


Jérusalem: les prophètes du nouveau temple:

ENQUÊTE – Depuis le début des années 1980, des groupuscules de juifs extrémistes rêvent de reconstruire l’ancien Temple de Jérusalem, bâti par le roi Salomon, à la place de la mosquée al-Aqsa. Au carrefour du religieux et de la politique, ce projet fragilise chaque année un peu plus le statu quo instauré sur le mont du Temple depuis 1967.

De nos envoyés spéciaux Vincent Jolly (texte) et Gali Tibbon (photos)

En avril 2016, sept personnes interpellées par les forces de police israéliennes passent la nuit de Pâque dans un commissariat. Leurs crimes? Avoir tenté d’introduire des agneaux sur le mont du Temple de Jérusalem, pour procéder à un sacrifice
rituel. C’est ici, là où se dressaient autrefois les deux temples détruits successivement par les Babyloniens puis par les Romains, que ces sept individus souhaitaient marquer le début de Pessah, la Pâque juive, en procédant à un sacrifice
pascal. Une pratique jusqu’à il y a peu interdite dans l’enceinte de la ville sainte – et de surcroît encore totalement proscrite sur le mont du Temple. Et pour cause.

Premier lieu saint du judaïsme, ce site situé à Jérusalem-Est abrite aujourd’hui l’esplanade des Mosquées, où se dressent le dôme du Rocher et la mosquée al-Aqsa (troisième lieu saint de l’islam). Cette grande place dégagée et cerclée d’arbres,
qui contraste avec cet entrelacs étouffant de venelles qui compose la vieille ville, est probablement le morceau de terre le plus convoité et le plus disputé au monde: pour les juifs (et les chrétiens), c’est là où Abraham sacrifia son fils
Isaac ; pour les musulmans, là où Mahomet entama son ascension vers le ciel.

La Torah interdirait d’y pénétrer

Dans le judaïsme, il est communément acquis de ne pas pénétrer sur cette fameuse esplanade depuis le XVIe siècle environ ; et encore moins pour y prier: «Selon la Torah, il est strictement interdit de pénétrer sur le mont du Temple en raison du caractère sacré du site», indique un panneau surplombant la seule des sept entrées réservées aux non-musulmans, à quelques mètres du mur des Lamentations. Deux fois par jour du dimanche au jeudi, les personnes d’autres confessions que musulmane peuvent l’emprunter
pour pénétrer sur le mont du Temple à des fins touristiques.

Certains membres des groupes semblent prêts à défier l’autorité des policiers en traînant des pieds ou en risquant une discrète psalmodie devant les regards irrités des musulmans

Mais malgré l’interdiction religieuse décrétée par le grand-rabbinat d’Israël, et depuis quelques années déjà, un nombre grandissant de juifs se mêlent à la file d’attente composée de touristes et de badauds. Portant kippa et péots, ils détonnent
au milieu des shorts, des lunettes de soleil et des casquettes des touristes. Contrariés, les gardes israéliens chargés de la sécurité du portail les regardent passer d’un air où se mêlent énervement et inquiétude. Une fois sur l’esplanade,
ces groupes sortant de l’ordinaire sont encadrés par des membres du Waqf (l’autorité jordanienne chargée de gérer le site depuis l’installation du statu quo, instauré en 1967 après la guerre des Six-Jours), mais aussi, et exceptionnellement,
par des policiers antiémeute israéliens. Leur rôle? S’assurer de l’intégrité dudit statu quo, vérifier qu’aucune prière n’est effectuée, qu’ils ne foulent pas les dalles du haut de la place – le fameux emplacement des précédents temples
-, mais aussi, et surtout, éviter tout risque de heurts avec les fidèles musulmans.

La tension est palpable lors de ces déambulations de plus en plus fréquentes, et certains membres des groupes semblent prêts à défier l’autorité des policiers en traînant des pieds ou en risquant une discrète psalmodie devant les regards
irrités des musulmans.

Contrairement aux juifs issus des mouvances ultraorthodoxes qui, eux, refusent de pénétrer sur le mont du Temple, cette branche nationale-religieuse se démarque par une nouvelle orthodoxie qui s’affranchit de certaines règles, pour en
inventer d’autres: comme celle leur permettant de fouler un site sacré. Depuis 1967, Israël contrôle les entrées du mont du Temple, mais ne dispose que des clés d’une seule: la porte de Mugrabi, celle réservée aux non-musulmans. Les
autorités jordaniennes et palestiniennes contrôlent quant à elles l’espace même de l’esplanade.
Tous ces acteurs sont chargés d’y maintenir l’ordre tant bien que mal. «Que l’on nomme cet endroit l’esplanade des Mosquées ou le mont du Temple, ça ne change rien au fait que ce site cristallise des tensions exceptionnelles, analyse Niso Shaham, un ancien chef de la police de Jérusalem. Il n’y a jamais de bonnes décisions à prendre sur cet endroit, c’est toujours un choix impossible. Tous les concernés sont à fleur de peau et réfléchissent avec leurs tripes plutôt qu’avec leur tête. Ce qui est certain, c’est que le statu quo nous a apporté une paix relative dans la ville puisque, religieusement, il est interdit pour un juif de pénétrer sur le mont du Temple. Mais au milieu des années 1990, un mouvement souhaitant construire le troisième temple est né, et une rupture s’est opérée entre les rabbins et certains juifs qui ont voulu mêler religion et nationalisme politique. Il était établi que les juifs iraient prier au mur des Lamentations jusqu’au retour du Messie ; et les membres de ce mouvement ne souhaitent pas attendre.»

C’est une visite de ce lieu sacré par Ariel Sharon, en 2000, qui avait en partie amorcé la deuxième Intifada

Dès les années 1980, l’organisation terroriste Jewish Underground avait déjà eu comme projet de faire exploser le dôme du Rocher. Et par le passé, les incidents sanglants et meurtriers se sont multipliés sur le mont du Temple – c’est
une visite de ce lieu sacré par Ariel Sharon, en 2000, qui avait en partie amorcé la deuxième Intifada.

Pourtant, à l’échelle de la fréquentation annuelle du mont du Temple, le nombre de visiteurs juifs reste encore infime… mais ne cesse de grandir. Lors du Tisha Beav 2019, le jeûne le plus important du judaïsme après Yom Kippour, ils étaient 1729 à
pénétrer sur l’esplanade des Mosquées en seulement vingt-quatre heures, selon le ministre de la Sécurité publique, Gilad Erdan. Soit 300 de plus que l’année précédente. Une tendance qui traduit un phénomène également à l’origine de cette tentative
d’intrusion d’agneaux pour un sacrifice en 2016 ; à son origine se trouve le fameux mouvement qu’évoque Niso Shaham, fondé au début des années 1980 et dont le but consiste à reconstruire le troisième temple à l’endroit où étaient érigés les deux
autres. The Temple Institute, ou l’institut du Temple, fondé par le rabbin Yisrael Ariel (un ancien parachutiste des forces armées ayant participé à la guerre des Six-Jours avant l’instauration du statu quo) a fait de cette reprise du mont du
Temple son objectif principal et le rêve de toute une vie – un rêve synonyme de cauchemar pour beaucoup d’autres. Ce même Yisrael Ariel qui, en faisant écho à l’analyse de Niso Shaham, affirme que «la prière ne suffira pas, et que la reconstruction du temple viendra par des sacrifices et des actes concrets».

Un discours extrémiste qui se banalise

Sur le toit de la yeshiva Aish HaTorah, dans le quartier juif de Jérusalem, une maquette du deuxième temple a été installée derrière des vitres en Plexiglas et fait face au dôme du Rocher et à celui de la mosquée al-Aqsa. Tout un symbole.
Non loin de ce bâtiment, un musée ouvert par l’institut du Temple propose des visites guidées dans plusieurs langues. Articulée autour de quatre salles, l’expérience retrace l’histoire du mont du Temple… sans la moindre mention des mosquées
qui s’y trouvent, du statu quo ou même des musulmans. Exposées au public, toute une série de reliques recréées selon de stricts critères bibliques et par des savoir-faire vieux de deux mille ans. Selon la voix rythmant la visite, elles
seront utilisées une fois le temple construit. Parmi elles, une gigantesque menora en or, une réplique de l’arche d’alliance et le hoshen, une cuirasse portée par le Grand Prêtre des deux précédents temples et ornée de douze gemmes
précieuses, chacune représentant l’une des douze tribus d’Israël. Dans le récit qui est conté aux visiteurs, l’institut du Temple affirme d’ailleurs savoir où se trouve la fameuse arche d’alliance renfermant les tablettes des dix commandements:
elle se trouverait dans une antichambre sous la mosquée al-Aqsa.

Mais tous ces instruments, reliques et ustensiles n’ont pas été confectionnés pour prendre la poussière dans un musée ; certains sont d’ores et déjà utilisés. Comme ces trompettes en argent, que les partisans de ce mouvement emploient lors
de recréation de certains rituels. Si les tentatives de sacrifice d’agneau pascal sur le mont du Temple ont avorté, des autorisations récentes permettent exceptionnellement le sacrifice d’un animal lors d’une cérémonie dans la vieille
ville de Jérusalem.

Une réminiscence de temps ancestraux

Au printemps dernier, pour la célébration de Pessah, c’est sur une estrade modeste faisant face aux deux dômes de l’esplanade des Mosquées qu’une petite centaine de fidèles se sont rassemblés dès le coucher du soleil. Vêtus de robes cérémonielles
confectionnées selon des techniques ancestrales, les cohanim (ancien terme désignant les prêtres) effectuent la birkat cohanim (littéralement, la bénédiction des prêtres), avant de déverser le sang d’un agneau sacrifié
sur le coin d’un autel drapé dans un tissu blanc. Plus tard, l’agneau sera cuit au-dessus d’un four en terre et distribué aux fidèles. Un moment hors du temps sous haute protection policière auquel assistent, entourés par quelques badauds
curieux et décontenancés, des familles membres du mouvement du Troisième Temple et quelques personnalités. Parmi lesquelles le sulfureux Yehuda Glick, un membre de la Knesset qui s’est fait connaître pour son militantisme à l’égard du droit des juifs à venir prier sur le mont du Temple. Victime d’un attentat en 2014, Glick poursuit
aujourd’hui son action auprès des différents groupes militant pour la construction du troisième temple. Selon lui, la situation actuelle constitue «une violation d’un droit de l’homme basique: celui d’exercer son culte librement». Et de poursuivre, sans ciller: «C’est pour cela qu’il faut que de plus en plus de juifs viennent sur le mont du Temple.»

Un adhérent à l’institut du Temple lors d’une cérémonie rituelle dans le quartier juif de la vieille ville de Jérusalem.

Un adhérent à l’institut du Temple lors d’une cérémonie rituelle dans le quartier juif de la vieille ville de Jérusalem. GALI TIBBON

Si la plupart des membres de ce mouvement choisissent soigneusement leurs mots avant de parler en public, certains, plus jeunes, ne craignent pas de parler à cœur ouvert et de justifier, pleinement et simplement, la construction de l’édifice
pour «repousser les Arabes» et dénoncer ce qu’ils n’hésitent pas à qualifier d’apartheid à Jérusalem. Des discours aux relents xénophobes et islamophobes semblables à ceux qui fusent sur les réseaux sociaux. Si, avec son musée,
l’institut du Temple a pignon sur rue, ce n’est pas l’unique mouvement militant pour la reprise de l’esplanade des Mosquées. Au total, une dizaine de groupuscules proches de l’aile droite du Likoud œuvrent dans le même sens – mais non
sans dissensions -, et plusieurs architectes ont déjà réalisé des plans détaillant les travaux et les divers aménagements nécessaires pour ériger le temple. Sur internet, les montages photographiques illustrant (de manière souvent grotesque
et grossière) le troisième temple à la place des mosquées sont légion, et plusieurs chaînes YouTube professent ce scénario à qui veut bien l’entendre. Ces groupuscules minoritaires parviennent de plus en plus à imposer et à normaliser
leurs idées dans le débat public.

«Dans les années 1990, ces mouvements marginaux étaient perçus comme bizarres, voire grotesques, commente Eran Tzidkiyahu, un géopolitologue spécialisé sur la ville de Jérusalem et ses lieux saints. Mais après la deuxième Intifada au début des années 2000, leurs idées sont devenues de plus en plus courantes. Avant, les plus orthodoxes des juifs croyaient que la rédemption du monde viendrait par un phénomène surnaturel. Ces mouvements, en revanche, pensent que c’est à l’homme de provoquer cette rédemption en reprenant lui-même le contrôle du site. Mais en fait, ce sont des réponses religieuses à des problèmes politiques.» Et de conclure: «Il y a vingt ans, ces groupuscules étaient semblables aux doigts écartés d’une main. Mais ils se consolident de plus en plus, jusqu’à former un poing. Pour l’instant, ce n’est qu’un bruissement de fond. Mais ce qui pouvait sembler inimaginable hier est en train de devenir un scénario plausible pour demain.»

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/33YOCcx

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