Discours d’Édouard Philippe: «Le Premier ministre joue l’opinion contre les syndicats»


Discours d’Édouard Philippe: «Le Premier ministre joue l’opinion contre les syndicats»:

FIGAROVOX/TRIBUNE – Le Premier ministre s’est exprimé ce mercredi pour préciser le projet de réforme des retraites. Pour Arnaud Benedetti, la communication du gouvernement vise à contourner les syndicats pour interpeller directement l’opinion publique.

Arnaud Benedetti est professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne. Il est rédacteur en chef de la revue politique et parlementaire. Il a publié Le coup de com’ permanent (éd. du Cerf, 2018) dans lequel il détaille les stratégies de communication d’Emmanuel Macron.


FIGAROVOX.- Déterminé, prudent, à l’écoute… Le rôle endossé par Édouard Philippe lors de son allocution de ce midi suffira-t-il à rassurer?

Arnaud BENEDETTI.- Le temps de l’opinion n’est pas celui du politique. Sa plasticité, en dépit de sa versatilité supposée, suppose une maturation plus lente. D’où les propos du Premier ministre rapportés par la presse avant son discours,
selon lesquels il n’y aurait pas d’effet dissipateur immédiat, nonobstant ses annonces.

Répéter à l’envi sa détermination est tout autant un moyen de se convaincre que de convaincre les autres.

À propos de sa prestation on retiendra sur le fond qu’il se veut déterminé et d’ailleurs d’emblée il a annoncé la fin des régimes spéciaux et l’instauration d’un régime universel. Son début de discours affichait ainsi une volonté, afin d’obtenir
le maximum de «performativité» auprès de ce qui est en train de devenir le cœur électoral du macronisme: le centre droit libéral. D’aucuns y verront une forme de méthode Coué, d’autres la scénarisation d’un «bras qui n’entend pas trembler».
Mais la rhétorique parfois peut trahir l’incertitude du moment, répéter à l’envi sa détermination est tout autant un moyen de se convaincre que de convaincre les autres. L’auto-persuasion est une communication qui se parle à soi-même bien
plus qu’à l’opinion. Pour autant cette fermeté est amodiée par le mobile de la justice. C’est sous les mânes de celle-ci qu’entend légitimer sa réforme le chef du gouvernement. Y aura-t-il pour autant quelqu’un pour l’entendre?

Dans le fond, la méthode ressemble étrangement à celle du chef de l’État: afficher une volonté ferme, mais orchestrer l’annonce de concessions importantes…

À l’heure où l’on parle, la perception générale n’est pas celle de concessions, même si sur le fond il existe un infléchissement des intentions initiales tant sur la période de transition de fin des régimes spéciaux que sur l’application
de la réforme d’ensemble à la génération née en 1975, pour celles et ceux qui sont en activité.

Le macronisme assume la conflictualité, il joue l’opinion contre les syndicats.

Entre la détermination et l’ouverture, on est dans un entre-deux, à savoir une détermination «molle» et une ouverture qui est déjà jugée insuffisante par l’ensemble des interlocuteurs sociaux. Le fait que seul le Medef apparaisse satisfait
des déclarations du Premier ministre alors que l’ensemble des syndicats de salariés, CFDT comprise, soit en opposition avec le projet nous ramène aux années Giscard: le front syndical est à nouveau unifié! C’est une reconstitution
d’oppositions dissoutes en quelque sorte. Les déclarations de Laurent Berger actent ce retour à «l’âge d’or» de la culture unitaire de contestation. Le macronisme assume la conflictualité, il joue l’opinion contre les syndicats, espérant
sans doute que le retournement se fasse au gré d’une exaspération continue des Françaises et des Français face aux blocages et à la grève. Mais que se passe-t-il si l’opinion impute la responsabilité de l’impasse au gouvernement comme
ce fut le cas en 1995? À vouloir une victoire par K.O, l’exécutif prend le risque de son propre K.O technique si le mouvement perdure et s’amplifie, avec l’assentiment majoritaire du pays… Dans tous les cas, ce que l’on retient dans
l’immédiat de l’exercice du Premier ministre, c’est d’abord le durcissement des réformistes de la CFDT.

Pourquoi le gouvernement a-t-il attendu si longtemps avant de clarifier son projet de réforme? S’agit-il de mettre en scène volontairement une confrontation avec la rue, pour ensuite donner le sentiment d’offrir des concessions?

Ne cherchons pas toujours du machiavélisme là où in fine n’existe qu’une absence de savoir-faire alimentée par l’illusion de penser «bien faire». La communication doit accompagner et préparer l’action ; là elle a brouillé définitivement
la lisibilité de la réforme. Pire: elle a été le reflet en temps réel des hésitations de la majorité, de son incapacité à distiller des messages clairs et rassurants, elle a révélé les aléas de la pensée dite «complexe» qui s’est
révélée être ou une pensée double pour les moins indulgents, ou une «pensée brumeuse» pour les plus perplexes! La com’ a été inventée pour surmonter le contexte ; dans le cas précis c’est le contexte (dissensions entre ministres,
etc.) qui s’impose à une com’ qui n’a été que le sismographe des états d’âme gouvernementaux et des hésitations d’un exécutif qui dans les faits n’a pas surmonté psychologiquement la crise des «gilets jaunes»!

Dans l’allocution du Premier ministre, un champ lexical domine: celui de la justice. Cet élément de langage n’aura pas raison de la détermination des grévistes les plus investis, mais saura-t-il renverser l’opinion publique en faveur du gouvernement?

Le Président peut-il se permettre d’installer une «drôle de guerre» avec les syndicats, quitte à conduire ensuite une «guerre éclair» au parlement pour imposer sa réforme?

Le propre de la politique aux abois que de produire une com’ pourvoyeuse de « mot-valise  ».

L’hiver dernier, après deux années d’assèchement des corps intermédiaires le chef de l’État s’est retrouvé cornerisé dans un face-à-face tendu avec le peuple des «gilets jaunes». Invoquer la justice, c’est bien sûr en appeler
à une transcendance naturelle à laquelle chacun d’entre nous peut souscrire, mais une fois déroulé le mantra, les décrets de mise en œuvre restent contingents. Et si les contingences apparaissent comme un recul au regard
de ce qui existe, ou un exercice de dissimulation des aspérités d’une réforme que l’on pressent douloureuse, la justice n’est plus qu’un mot-valise. Hélas c’est le propre de la politique aux abois que de produire une com’
pourvoyeuse de «mot-valise». Dans les faits, l’adresse du Premier ministre au sein du conseil économique et social, temple des forces sociales intermédiaires, visait à mimer le dialogue social, pour mieux contourner les
syndicats, et interpeller directement l’opinion publique. L’acte 2 ressemble étrangement à l’acte 1…

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/2RKc23d

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