«Retour à la case départ pour la France: comment gouverner sans confiance?»


«Retour à la case départ pour la France: comment gouverner sans confiance?»:

TRIBUNE – Loin de surmonter les problèmes de fond du pays , Emmanuel Macron les met encore davantage en lumière, argumente le philosophe Paul Thibaud, ancien directeur de la revue Esprit*.

On peut espérer que le gouvernement sortira sans subir de dégât majeur de la crise de la réforme des régimes de retraite, au prix de concessions sur le délai d’application ainsi que d’éclaircissements sur la «valeur du point» et sur la gestion du nouveau
système. On a beaucoup dit que l’enjeu principal de cet affrontement était la préservation de la capacité de réformer dont on a jusqu’à présent crédité le gouvernement Macron-Philippe, faute de quoi nous connaîtrions à nouveau une stagnation de type
chiraquien. Mais derrière cette incertitude sur le cours des événements s’en profile une autre, plus générale, sur la relation du pouvoir en place depuis 2017 avec la société française, sur la défiance qu’il n’arrive pas à surmonter.

Le macronisme a été d’abord une opération vérité. Qu’il ait d’un coup mis en déroute et remplacé le système de partis antérieur, cela a rendu évidente une situation à quoi on se résignait: la droite et la gauche, électorales et parlementaires, participaient
à un jeu d’alternances de plus en plus vain. Le macronisme a au contraire restauré d’emblée la lisibilité, la responsabilité politique, grâce à la dépendance de la majorité des députés à l’égard de la présidence, mais cette reconstruction spectaculaire
de l’instrument de gouvernement a eu pour contrepartie de rompre la communication avec la société.

On peut dire qu’auparavant la droite et la gauche donnaient des représentations dérisoires des conflits d’intérêts et de valeurs traversant la société, mais désormais, les inquiétudes du corps social n’ont plus de moyens de se traduire politiquement.
Elles s’identifient donc «sur place», de manière anarchique, par une auto-affirmation brute. Initiateurs de ce«sur place», les«gilets jaunes» ont obligé le pouvoir à sortir de sa solitude «enchantée». Depuis, il se trouve devant un social embroussaillé,
mal pénétrable, vers quoi il lui est difficile de trouver une voie. Cette société rebelle n’est guère unie que négativement. La réapparition d’une formule issue de 1995,«grève par procuration», le révèle: tout le monde a le droit de se défendre
et il est de l’intérêt commun que chacun le fasse, les intérêts particuliers communiquent naturellement. On tient à affirmer cela et même à le croire.

En polarisant l’attention sur ce dont il faisait litière, le pouvoir nouveau a fait un moment oublier la pression de l’environnement

Cette coupure entre le pouvoir et la société rétive tient à la manière dont a été liquidé le système de partis antérieur. Cet ancien système a été aussi un bouc émissaire, incriminé pour une incapacité d’agir qui n’était pas de son fait mais due à
de nouvelles contraintes: revendications individualistes ou communautaires, effets de la mondialisation, encadrement européen… facteurs que les gouvernants d’alors ne maîtrisaient nullement. En polarisant l’attention sur ce dont il faisait litière,
le pouvoir nouveau a fait un moment oublier la pression de l’environnement.

Est-il maintenant capable de l’affronter? Il a intronisé, à distance des anciennes fidélités, une capacité de décision sans enracinement local, faiblement représentative à cause de l’abstention, issue de choix négatifs, celui de sanctionner les
sortants puis celui de barrer la route au Rassemblement national. Ces fragilités ont été accrues par de nouvelles dispositions, hostiles au cumul des mandats et à leur conservation. En finir avec la«politique professionnelle», comme on semble
le vouloir, c’est en fait affaiblir la politique en général, oublier que dans les démocraties représentatives, les carrières longues et chahutées ont été souvent les plus fécondes.

L’abaissement actuel de la Chambre contribue à la distance du pouvoir et de la société, en appauvrissant la délibération législative et en empêchant que s’exerce la«fonction tribunitienne» des députés. Un politiste le dit bien, en voulant faire
populiste aux dépens des élus on a fait élitiste (Luc Rouban, Le Paradoxe du macronisme, Presses de Sciences Po, 2018), on a dégagé le champ pour l’élite managériale des cabinets et des directions de ministères, élite où les membres
des «grands corps» rencontrent désormais les capacités gestionnaires venues du privé.

De l’enfermement de l’exécutif dans son territoire résultent les cafouillages actuels, sans appui sur une certaine confiance, la gouvernance tombe dans la confusion. La réticence sociale ambiante oblige les réformateurs à multiplier les garanties,
quitte à s’inquiéter ensuite de ce qu’ils ont concédé et à en limiter l’effet.

De l’autre côté, la méfiance devient pathologique, on réclame des assurances pour un avenir de plus en plus lointain. Logique de l’éloignement méfiant: la démarche, l’intention vraie, d’un pouvoir lointain étant illisibles, c’est l’effet que l’on
voudrait connaître d’avance. Cette tendance a de quoi inquiéter, une pareille hantise du risque n’est-elle pas le fait d’un peuple mentalement sorti de l’histoire?

Les pathologies de notre vie publique peuvent toutes être reliées à ce manque d’affect collectif

Nous sommes loin de ce que l’on pouvait espérer il y a deux ans et demi. Celui qui a fait la lecture la plus optimiste de l’avènement macronien (Philippe Raynaud, Emmanuel Macron, une révolution bien tempérée, Desclée de Brouwer, 2017)
pensait alors que la destruction du système de partis antérieur se ferait «au bénéfice d’une ligne politique européenne et libérale sans pour autant rompre avec l’esprit de la Ve République». C’était augurer, conformément à certains
propos présidentiels, qu’assumer franchement les «contraintes» européennes permettrait à la France de se donner un grand dessein. Inscrire le macronisme dans «l’esprit de la Ve République» permettait aussi de rapprocher son
réformisme du moment Pinay-Rueff en 1958. Un demi-mandat plus tard, les choses apparaissent assez éloignées de ces attentes.

On voit à cela deux raisons. D’une part un pouvoir qui a organisé lui-même sa solitude manque de capacité d’entraînement. D’autre part l’Union européenne actuelle limite ses capacités d’agir: la dévaluation qui fut au centre de la stratégie
de 1958, est impossible dans la zone euro. Sans doute manque-t-il aussi à l’actuel président la capacité d’intuition qui permet de saisir globalement la situation du pays et d’en faire partager le sentiment, comme le font croire les impairs
qu’il a commis quand il s’est exprimé sur ce registre.

Dans ces conditions, n’étant pas une action collective mais une discipline imposée, la réforme, dont on fait un absolu, ressemble à un dressage et les quelques satisfactions retirées d’une situation économique relativement favorable et de
certaines initiatives diplomatiques (non décisives) ne compensent pas le sentiment global de ne pas être un vrai sujet politique. La persistance du chômage de masse et la résilience du Rassemblement national sont là pour montrer les limites
de la restauration accomplie de la capacité de se gouverner.

Les pathologies de notre vie publique peuvent toutes être reliées à ce manque d’affect collectif: la déprime, les replis corporatifs ou identitaires, le goût de l’accusation mutuelle plus que du débat… Faute d’alternative, le macronisme n’est
pas menacé, mais son ambition est en berne et la confiance sur quoi elle aurait pu s’appuyer est un fantôme. D’où le dilemme: s’enfoncer dans la stagnation ou bien reconstruire une ambition mieux ancrée qu’au commencement.

L’issue pourrait apparaître dans la direction où on ne la cherche plus, l’Union de l’Europe. Les enthousiasmes de la Sorbonne il y a deux ans ne sont plus de saison, Emmanuel Macron jette à la poubelle les critères de Maastricht. L’avantage
pourtant c’est que l’Europe, à cause justement des fractures qui la traversent, des refus qu’elle rencontre, ne peut plus être une routine et peut devenir un chantier ouvert. Elle doit se réinventer, non pas dans la perspective de domestiquer
les nations ou de les surmonter, mais pour les porter au niveau des défis historiques du moment. Encore faut-il que notre président soit à la hauteur de cette situation.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/2syi5gI

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