États-Unis-Iran: le risque d’un embrasement


États-Unis-Iran: le risque d’un embrasement:

DÉCRYPTAGE – L’Irak où a été tué le général iranien Qassem Soleimani pourrait être le théâtre des premières représailles iraniennes. Le Parlement à Bagdad examine un projet de loi réclamant le départ des forces américaines du pays.

Alors que des employés américains du secteur pétrolier ont suivi vendredi les consignes de Washington de quitter «immédiatement» l’Irak, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dans plusieurs villes d’Iran contre «les crimes américains»,
quelques heures après la liquidation du général Qassem Soleimani dans un raid américain à Bagdad.
Cette opération sans précédent de la part des États-Unis risque de provoquer «une guerre destructrice» entre Washington et Téhéran, comme l’a redouté le premier ministre irakien démissionnaire, Adel Abdel-Mahdi.

Le tout-puissant patron de la Force al-Qods, le bras armé de l’Iran hors de ses frontières, a été tué vendredi vers deux heures du matin par un tir de drone américain de précision, tout près de l’aéroport de Bagdad. Qassem Soleimani venait d’atterrir
en Irak. Son proche collaborateur, l’Irakien Abou Mahdi al-Mohandes, à la tête de la milice Kataëb Hezbollah,
qui a attaqué mardi l’ambassade américaine de Bagdad, l’attendait.

Quelques minutes plus tard, leurs véhicules ont été pulvérisés par les frappes ciblées américaines. Cinq autres personnes sont mortes dans le raid. Il s’agit de la plus importante opération de décapitation jamais menée par Washington, aux conséquences
bien plus graves que les éliminations ciblées du chef d’al-Qaida Oussama Ben Laden, puis du leader de Daech Abou Bakr al-Baghdadi dans le nord-ouest de la Syrie.

Une guerre ancienne

À la tête de l’unité d’élite, la Force al-Qods, Qassem Soleimani était une sorte de chef d’état-major bis, mais aussi d’alter ego du ministre des Affaires étrangères. Il incarnait la puissance iranienne bâtie hors de ses frontières, via un réseau
de milices locales, qui lui obéissaient. C’était notamment le cas de l’Irak, où les États-Unis et l’Iran se livrent une guerre par procuration. Une guerre, déjà ancienne. Entre 2006 et 2010, 600 soldats américains, selon le Pentagone, sont morts en Irak dans des attaques sophistiquées perpétrées par des milices irakiennes pro-iraniennes. Barack Obama
avait décidé de ne pas frapper l’Iran en représailles.

Passé la coopération conjoncturelle irano-américaine dans la guerre menée contre Daech à partir de 2014, les tensions ont grimpé en Irak après le retrait américain l’an dernier de l’accord nucléaire et des attaques de milices contre les installations pétrolières saoudiennes, mais surtout après le harcèlement par ces mêmes milices des bases irakiennes où sont stationnés des soldats américains. Et ce jusqu’à la mort d’un contractant américain
par l’une de ces milices, Kataëb Hezbollah, il y a une semaine. Le Rubicon était alors franchi.

Les représailles américaines contre des camps du Kataëb Hezbollah, qui firent 25 morts, ont entraîné mardi une tentative de prise d’assaut de l’ambassade américaine à Bagdad.
Sentant monter la réédition traumatisante du scénario iranien de 1979, Donald Trump s’est alors laissé convaincre par ses collaborateurs qui lui conseillaient d’éliminer Qassem Soleimani. Un pari pourtant extrêmement risqué, comme l’a souligné
l’ancien vice-président Joe Biden, pour qui Donald Trump a «jeté un bâton de dynamite sur une poudrière».

Intouchable jusqu’alors, Qassem Soleimani rapportait au numéro un du régime iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, qui a promis «la vengeance contre les criminels» américains. Mais quelles formes peuvent prendre les représailles iraniennes?
Et où et contre qui peuvent-elles s’exercer?

Téhéran réagit généralement à froid et de manière asymétrique. «L’Iran ripostera au bon endroit et au bon moment», a-t-il fait savoir. Il ne faut probablement pas s’attendre à une réponse iranienne directe et rapide contre les États-Unis.
C’est en Irak que les premières ripostes devraient avoir lieu. Une réponse d’abord politique. Dès dimanche, le Parlement se réunit pour se prononcer sur un projet de loi demandant l’expulsion des forces étrangères du pays. C’est une revendication
ancienne de l’Iran et de ses relais irakiens au Majlis.

Au printemps, pareille demande avait été rejetée in extremis. Qu’en sera-t-il désormais? Soleimani, le «proconsul iranien» de l’Irak, n’était pas apprécié de nombreux responsables politiques irakiens, mais l’influence iranienne est telle
qu’il leur sera certainement encore plus difficile de s’y opposer. La milice Kataëb Hezbollah a menacé vendredi de publier la liste et les adresses des députés qui mettraient leur veto au départ réclamé des Américains, risquant ainsi des représailles.

Le premier ministre démissionnaire, Adel Abdel-Mahdi, a dénoncé un «acte d’agression» contre son
pays, tandis que Hadi al-Ameri, leader politique proche des milices, a réclamé «l’unité des forces nationales» en vue «d’expulser les forces étrangères devenues inutiles».

Pris en étau entre son puissant voisin iranien et son non moins puissant allié que sont les États-Unis, l’Irak risque d’être le champ clos d’un affrontement encore plus dur entre Washington et Téhéran. Sitôt après la mort de leur mentor, les
milices irakiennes pro-iraniennes ont juré qu’elles étaient prêtes à répondre à ce «crime». De nouveaux tirs de roquettes contre des bases américaines sont à craindre. De même que des enlèvements de ressortissants américains,
voire de pays alliés.

À Bagdad, plusieurs agences des Nations unies ont évacué vendredi leurs personnels. Sur ordre de Téhéran, ces mêmes milices pourraient tirer des missiles contre des cibles américaines ou locales dans les pays du Golfe, chez leurs ennemis saoudiens
et émiriens notamment, solides alliés des États-Unis. Conséquences: le Pentagone a approuvé l’envoi de 3000 soldats en renfort au Moyen-Orient à titre préventif et à Bagdad, la coopération antiterroriste entre les États-Unis et l’Irak
devrait cesser.

«Ceux parmi les forces de sécurité irakiennes favorables à la poursuite de cette coopération avec les Américains vont être affaiblis par ceux qui s’y opposent farouchement, notamment au ministère de l’Intérieur», prévient un expert
de l’Irak. «Mis à part au Kurdistan, je ne vois pas bien comment les Américains vont pouvoir continuer à opérer en Irak», ajoute-t-il. À titre posthume, le général Soleimani pourrait avoir exaucé son plus grand rêve: bouter
ses ennemis américains hors d’Irak.

Fin des espoirs de négociation

Le chef de guerre iranien était détesté par de nombreux Irakiens, comme l’ont montré, vendredi matin, quelques scènes de liesse chez les manifestants antisystème et anti-Iran de la place Tahrir à Bagdad. Mais il n’est pas sûr qu’à terme,
sa liquidation favorise leur lutte pour s’affranchir de la tutelle iranienne.«Cela va être plus difficile de se montrer proaméricain maintenant», commente l’expert.

Décapitée, la Force al-Qods va-t-elle être affaiblie dans ses opérations extérieures, comme l’affirment les stratèges américains? Pas sûr. «La mort de Soleimani ne va désorganiser ni la Force al-Qods ni les gardiens de la révolution, les ennemis de Donald Trump, affirme l’expert du Golfe, Marc Martinez. Les commandos qu’ils ont formés hors d’Iran l’ont été avec le souci d’être autonomes, ils peuvent opérer avec un minimum de supervision», que ce soit en Irak et en Syrie, autre théâtre
d’opérations des hommes de Soleimani. Depuis 2013, ces derniers ont grandement épaulé le régime de Bachar el-Bachar, s’attirant du même coup les foudres de ses opposants.

L’avenir dira si Donald Trump a rempli sa mission de mieux protéger les intérêts américains au Moyen-Orient. Il«aurait dû être éliminé il y a de nombreuses années», a tweeté le président américain. «Alors que l’Iran n’a jamais été capable de l’admettre, Soleimani était à la fois haï et craint dans son pays», a-t-il ajouté, non sans raison. Mais une chose
est désormais certaine: l’espoir d’une négociation irano-américaine pour désamorcer la crise nucléaire s’est envolé avec la liquidation de Soleimani. On voit mal le guide suprême iranien accepter une nouvelle fois des pourparlers avec
celui qui a ordonné la mort de son ami. «Trump joue à la roulette russe avec un revolver chargé à bloc, prévient Marc Martinez. L’Iran va frapper, l’unique question est de savoir sur quel terrain?»

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